Certains textes ne se montrent qu'à la nuit tombée, furtivement. Essayer ?
Perdu ! Revenez plus tard. Bonne chance.
Gagné ! Vous pouvez lire "Eliott et les envahisseurs" ou "Les yeux de Bastet".
Elle a quitté l'hôpital très tard. Cela devient fréquent, surtout en fin de semaine. Dolorès C. plisse des lèvres amères.
― Ils attendent le dernier moment pour venir aux urgences ! Particulièrement les hommes !
Mais quelques heures supplémentaires dont personne ne saura jamais rien... Quelle importance ?
Le chemin depuis la finca pour devenir infirmière a été bien plus long.
La grimace de son père et les soupirs de sa mère face à ce choix étrange reviennent parfois troubler les moments de solitude de Dolorès.
Ce soir, c'est différent. Le repas est prêt et il reste du temps. Elle met la robe qui souligne sa silhouette de femme épanouie, celle qui jette des reflets
dans le regard des hommes.
Luigi aimera. Il ne manque jamais une occasion de regarder une femme, autant pour le trouble qu'il crée que pour celui qu'il ressent.
Dès leur première rencontre, le beau séducteur et Dolorès se sont attirés comme deux aimants. Au cours des années, cette liaison amoureuse a connu des
fulgurances de bonheur et des explosions de colère. Le beau Luigi a quelques particularités, il est par exemple incapable de respecter une heure de rendez-vous.
Justement, ce double coup de sonnette, c'est lui ! Il n'a que 45 minutes de retard ce soir...
― Bonsoir Luigi, bienvenue ! dit le sourire lumineux de Dolorès, tandis qu'elle l'embrasse. C'était compliqué dans ton service ce soir ?
― Bonsoir mon aimée... Non, c'était normal... Tu es en beauté ! Surtout dans cette robe ! dit-il en posant son sac et sa veste dans l'entrée.
― Et comment s'est passé ton voyage à Zurich ? Tu es rentré hier soir ? Tes contacts avec tes confrères allemands ?
― Ohhh ! Ce n'était pas ce qui était prévu !
― Tu as l'air déçu... !
― Écoute, c'était laborieux !
― Mais pas à cause de toi ?
― Ahhh ! Cesse de me harceler ! Je n'ai pas envie d'en parler.
― Mais je t'aime et me sens concernée par ce qui t'arrive ! Juste pour comprendre comment tu vas.
Luigi s'agite dans l'entrée et sa voix soudain plus saccadée crache les mots au rythme d'une pluie orageuse.
― Dolorès, je sais trop bien que tu as grandi dans la ferme des Cienfuegos, loin au fond de l'Asturie. Là-bas, on n'a pas d'existence individuelle. On n'est qu'un membre
d'une famille de la campagne. Chacun dort, se réveille, mange, travaille et se rendort le soir au même endroit, confronté avec les mêmes personnes. Et quand les arbres
attrapent une maladie qui noircit les fruits, cela concerne chaque personne. Chacun doit donner son avis, proposer des remèdes pour sauver la récolte des olives.
― Des amandes, Luigi ! Je te le répète depuis des années. Des amandes !
Il ignore l'interruption et continue sur un ton encore plus aigu.
― Ici, c'est la ville, c'est différent ! Chacun a son travail, ses soucis de transport, ses collègues, ses problèmes à résoudre par ses propres moyens !
Et toi, tu continues à m'interroger sur les difficultés que j'ai rencontrées à mille kilomètres d'ici ! Sur mon éventuelle responsabilité
dans ce fiasco à Zurich !
Dolorès, je te le dis ! Là, c'est trop !
Durant tout le repas, Luigi garde un visage fermé. Son regard s'évade à droite ou à gauche, ne s'arrêtant sur Dolorès que pour répondre à une sollicitation
sur un plat ou une boisson. Il dit qu'il doit partir tôt. Après son baiser rapide, il franchit le seuil à grandes enjambées, sous le regard noir de Dolorès.
...
La porte se referme. Dolorès reste un long moment immobile. Puis elle se tourne vers le miroir d'entrée. Elle redresse son cou, recule ses épaules,
vérifie l'ajustement de sa robe sur ses seins et sur ses hanches. Elle se dirige vers la salle de bain, s'arrête, inspire profondément
plusieurs fois, et se décide enfin. Elle rassemble divers objets personnels.
Dans un sac en tissu sont rageusement jetés un rond de serviette en bois exotique, un stylo et un briquet en métal argenté, un petit bloc-notes, un rasoir multi-lames.
Elle hume un instant le flacon bleu de lotion après-rasage, caresse sa joue avec le cuir souple de gants de ville avant de glisser le tout dans le sac.
Revenue dans l'entrée, le grand miroir lui permet de s'assurer que son maquillage n'a pas coulé. Elle se dévisage :
― Eh bien ma fille, tu te décides ?
Elle pose le sac sur le sol, hésite, puis retourne le déposer dans la salle de bain.
― Ce sera plus facile demain.
Revenue dans le séjour avec son livre de chevet, elle s'installe sur le divan. Elle ouvre le roman à l'endroit voulu à l'aide du ruban marque-page rouge.
Celui-ci laisse visible une portion du titre ainsi que le numéro de page :
"...tant que l'amour 43 "
Dix bonnes minutes s'écoulent en silence...
Dolorès a les yeux grands ouverts. Elle n'a pas tourné la page.
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Debussy
octobre 2026 --- xxx commentaires
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